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Le
vin a un statut particulier dans le monde
moderne. D'un côté, c'est un produit très
banal, que l'on peut se procurer
pratiquement n'importe où. Comme tous les
autres articles de grande consommation, il
obéit aujourd'hui à des normes de production
qui mettent en jeu de savantes connaissances
en matière d'agronomie, de microbiologie et
de biochimie. Mais, de l'autre côté, le vin
semble échapper au cadre normatif dans
lequel on tente de l'enfermer. Il est en
effet impossible de maîtriser complètement
sa production. D'une cuvée à l'autre, le vin
n'est jamais le même. Il porte la marque
d'une myriade de facteurs qu'il serait
illusoire de prétendre maîtriser. Le vin se
révèle donc foncièrement rebelle aux normes
de production dans lesquelles la modernité
tente de l'enfermer.
Or ce côté indomptable du vin était déjà sa
propriété la plus saisissante pour nos
lointains ancêtres. Ignorant la
pasteurisation, il était pour eux impossible
d'empêcher la vinification du jus de raisin.
Celui-ci était comme doué d'une force
indomptable de transformation, que l'homme
pouvait à peine espérer quelque peu endiguer
pour en tirer une boisson consommable. Le
vin avait donc un caractère d'exception, en
tant que produit de l'activité humaine qui
refusait (et refuse toujours) de se laisser
domestiquer.
Or, en faisant corps avec le vin,
c'est-à-dire en le buvant, c'est cette force
indomptable que l'homme faisait entrer en
lui. C'est également elle qui envahit encore
l'homme moderne dès l'ingestion du premier
verre. Et c'est par cette force que le vin
nous contamine de son caractère réfractaire
aux normes d'un monde entièrement policé.
De l'Antiquité aux temps modernes, le
rapport au vin semble échapper au temps. Ou
plus exactement, en le consommant, le vin
s'impose de lui-même, pour nous rattacher de
façon organique avec un passé très lointain,
celui dans lequel les forces indomptables
étaient chargées de la sacralité la plus
intense. C'est pourquoi le vin était jadis
l'ingrédient privilégié de la rencontre avec
le sacré, aussi bien dans le monde grec
qu'hébreu. Mais c'est également par cette
intensité de la rencontre avec le sacré que
surgissaient tous les dangers liés à la
consommation du vin. N'est-il pas celui qui
saoule et nourrit tout à la fois ? N'est-il
pas celui qui transgresse sans cesse les
limites entre joie et tristesse, entre
danger et salut ? Et puis, le vin ne délie
pas seulement les langues. Il fait également
resurgir les couches les plus archaïques de
notre conscience, introduisant au fond de
notre être cette anhistoricité qu'il
symbolise. C'est dire qu'il y a là matière à
un nouveau numéro de Cadmos, qui ne saurait
nous laisser indifférent !
Histoire du vin grec et romain, histoire du
vin de Champagne, du tonneau même, analyse
des politiques de préventions, réflexions
scientifiques, théologiques et
philosophiques sur son statut, méditations
de littéraires et de chansonniers, lucidités
de poètes, tous ces sujets traités portent
la marque de la richesse non-univoque du
vin, de sa magnifique et énigmatique
ambiguïté. |

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