Nous
continuons vers le Nord, l’exploration de la
route du vin qui constitue un pittoresque
chemin des œnophiles. Cet itinéraire
poétique est pour nos yeux ravis, un long
ruban vert, qui court, sur le versant est
des Vosges, au travers de coteaux plantés de
vignes. Nous passons en revue ces vignobles
au garde à vous. Voilà Kaysersberg,
patrie d’Albert Schweitzer, sur
laquelle semble veiller l’imposant donjon
d’un château en ruines. Albert Schweiter
(1875-1965), prix Nobel de la paix en 1952.
Organiste, pasteur, musicologue, écrivain,
médecin, il faut visiter le musée situé à
côté de sa maison natale. La ville a
conservé son aspect médiéval et son marché
de Noël est devenu l’un des plus célèbres
d’Alsace. Le domaine Weinbach, établi dans
l’ancien clos des capucins, est l’un des
plus réputés d’Alsace. Une dame infatigable
ambassadrice des vins d’Alsace Madame Faller
et ses deux filles, Catherine et Laurence,
porte le blason de la qualité sur 27 ha de
vignes, 12 sont en culture agrobiologique.
De nombreux
rapaces hantaient autrefois les monts et les
forêts d’Alsace qui étaient renommés pour
leurs nids d’aigles… Ils y sont revenus, et
cela, par les vertus, et l’obstination, d’un
seul homme, J. Renaud. Au château de
Kintzheim, véritable nid d’aigle, il a créé
une volerie. Elle vaut le détour. Elle est
devenue un centre très attractif et elle
s’est intégrée à la fois dans le décor et
dans l’esprit alsacien. On doit également à
J. Renaud deux centres de réadaptation des
merveilleuses cigognes, l’un à Kintzheim
même, l’autre à Hunawihr.
La cave
vinicole de Kientzheim regroupe 150
producteurs et propose des vins d’un bon
rapport qualité-prix. Nous avions été en
tant que dignitaires de la Confrérie des
Œnophiles du Québec invités aux fêtes des
vendanges et logés chez les producteurs. Je
fus pris en charge par le domaine Paul
BlancK. Je me souviens de ces aimables
grands gaillards travailleurs infatigables,
fêtard quand il le faut. On ne compte plus
les récompenses dans cette famille
vigneronne de père en fils depuis…1610 !
Nous
avions l’ultime honneur d’être les
impétrants pour l’intronisation dans
l’ancienne et célèbre confrérie Saint –
Étienne Alsace. Mon parrain était un des
Blanck pour ce grand moment sympathique et
une soirée conviviale vécue avec des
amoureux de vins d’Alsace, une grande
famille d’œnophiles passionnés.
Personnellement je raffole des vins
d’Alsace, je les trouve frais et élégants,
on n’y retrouve jamais le vulgaire mal de
tête. Même avec eux comme compagnon tout au
long d’un repas. Les grands banquets
formidables, comme on sait les faire en
Alsace, dont celui du prestigieux chapitre
de la Confrérie St-Étienne en est un
exemple.
Ces astucieux
vignerons alsaciens, doivent certainement
respecter l’aphorisme de Brillat-Savarin : «
Ceux qui s’indigèrent ou qui s’enivrent ne
savent ni boire ni manger. »
Les vins
d’Alsace grâce à leurs finesses et leurs
variétés peuvent accompagner tout un repas,
des hors-d'œuvre au dessert, sans qu’il soit
besoin de faire appel au vin rouge. Durant
mon séjour en Alsace, c’est une expérience
que les solides vignerons de la famille
Blanck m’ont fait partager. C’est aussi une
aimable tradition que les vignerons
alsaciens très fiers de leurs vins fins
aiment à nous faire tenter, tant la
gradation des vins blancs appropriés à
chaque mets relève des arts de la table.
Notre
délégation Québécoise était constituée du
docteur Samuel Letendre, Grand Maître,
l’Abbé Bertrand Pomerleau, Grand Prieur, et
Jean Claude Denogens, Fondateur et Grand
Chancelier de la Confrérie des Œnophiles,
ainsi que quelques amis fidèles de notre
Ordre Bachique. Nous avions rendez-vous avec
le Grand Conseil de la Confrérie
Saint-Étienne Alsace au château de
Kientzheim. C’était le 16 septembre 1978, le
chapitre des vendanges.
La Confrérie
Saint-Étienne Alsace
L’origine de la Confrérie est très ancienne.
Héritière de la « Herrenstubengesellschaft »
ce qui signifie « Société de Bourgeois »
d’Ammerschwhir près de Colmar, qui
réunissait dès le XIVe siècle vignerons et
amateurs de bons vins, la Confrérie
St-Étienne s’est étendue à tout le vignoble
d’Alsace. Réorganisée en 1947, elle compte
aujourd’hui plus de 2000 membres actifs à
travers le monde, qui oeuvrent à la
promotion des vins d’Alsace et à leur
adaptation aux gastronomies contemporaines.
Mis à part le banquet pantagruélique,
l’esprit de la Confrérie n’a pas changé.
Elle
est administrée par un Grand Conseil
groupant les personnalités les plus
marquantes du vignoble, dans le costume
manteau rouge et chapeau noir ils proclament
« Nul ne peut être Confrère de Saint-Étienne
s’il n’aime la joie, la bonne chère et le
vin d’Alsace ». Elle est une des rares
Confréries où il ne suffit pas d’aimer le
vin, mais où il faut surtout le connaître
pour être admis en son sein. Le postulant
doit en effet se soumettre aux épreuves
viniques ordinaires « d’admission » qui
consistent à savoir distinguer un vin
ordinaire, un vin mi-fin et un vin fin. Ce
premier examen passé avec succès, le
postulant sera inscrit dans le registre de
la Confrérie avec rang et titre de
Confrère-Apprenti. Après un apprentissage
d’un an, le Confrère-Apprenti peut se
soumettre aux épreuves viniques du deuxième
échelon. La Confrérie St-Étienne est la
seule à pouvoir décerner le prestigieux
sceau rouge apposé sur les bouteilles «
Sigillées », pour obtenir cette distinction,
les vins sont dégustés anonymement par un
jury hautement qualifié. Chaque vin recevant
le Sigille entre dans la grande Histoire du
vin d’Alsace. Il figure à raison de 12
bouteilles, dans la prestigieuse oenothèque
de la Confrérie qui en compte aujourd’hui
plus de 60,000. Ce sont sans conteste les
plus beaux vins de chaque Millésime, dont
les échantillons les plus anciens remontent
à 1834!
Pour être
intronisé dans la Confrérie il faut des
parrains, outre l’épreuve vinique, c’est un
moment sympathique, un repas convivial vécu
avec des amoureux du vin, c’est une grande
famille d’œnophiles passionnés. Il y a
toujours un folklore charmant de chant et de
musique régionale qui accompagne le rituel
d’intronisation. La Confrérie est courtoise
comme il sied à tout chevalier défendant non
plus la veuve et l’orphelin, mais le bon et
vrai vin d’Alsace. La vocation principale
étant donc la défense et l’illustration des
vins d’Alsace.
Dans un décor
somptueux, les réceptions rehaussées de
costumes historiques prennent un relief
extraordinaire, et le ton des cérémonies,
d’une réelle dignité, soulève l’enthousiasme
des invités. Pour honorer l’âme du vin, les
fonctions des dignitaires de la Confrérie
Saint-Étienne sont spiritualisées : il faut
avoir l’art et la manière du compliment et
le verbe juste pour tenir et animer un
chapitre. Dans mes 4 décennies de randonnées
au sein des Confréries Vineuses de France,
j’en déduis qu’elles veulent jeter un regard
sur nos angoisses inavouées. Elles font
largement écho au rire énorme de François
Rabelais, inspirateur génial du folklore
bachique.
À suivre.

Jean-Claude Denogens
Officier du Mérite Agricole (France)
Confrère de la Confrérie Saint-Étienne
Alsace